La bande dessinée congolaise était au cœur d'une rencontre organisée dimanche 4 octobre 2026 dans le cadre du Festival international de la bande dessinée d'Alger (FIBDA). Invité à parler du roman graphique en République démocratique du Congo, l'auteur Jérémie Nsingi a raconté son parcours, les difficultés d'un marché marqué par la disparition progressive des éditeurs et des librairies, mais aussi les solutions mises en place par une nouvelle génération de bédéistes pour continuer à produire et à toucher le public.
« Je suis un auteur congolais de bande dessinée. Je suis dans ce domaine depuis beaucoup d'années », a déclaré Jérémie Nsingi, qui participe pour la sixième fois au FIBDA. Pour lui, l'enjeu dépasse la seule création individuelle. « Nous essayons de faire de notre mieux pour que la bande dessinée vive en Afrique, comme partout dans le monde. C'est notre part, notre contribution pour ce 9e art », a-t-il affirmé.
Selon l'auteur, la bande dessinée congolaise bénéficie d'une histoire ancienne et d'une influence importante dans le paysage africain. « La bande dessinée congolaise est très importante et très influente en Afrique parce que ça date de beaucoup d'années. Elle a totalisé plus de 100 ans déjà depuis que ça existe », a-t-il expliqué. Cette histoire s'est notamment construite sous l'influence de la bande dessinée franco-belge. « On a été fortement influencés par la bande dessinée franco-belge, donc l'héritage des colons », a-t-il indiqué, rappelant que les années 1960, 1970 et 1980 avaient constitué une période particulièrement importante pour le secteur. Cette dynamique s'est toutefois brisée avec les crises sociales et économiques qui ont frappé le pays. « Quand nous, on est venus, on a trouvé que le marché était vraiment plein de BD, de beaucoup de titres, beaucoup d'auteurs. Et juste après, il y a eu les pillages », a raconté Jérémie Nsingi. « Beaucoup de librairies avaient fermé, beaucoup d'éditeurs aussi avaient arrêté, vu que la bande dessinée ne se vendait plus bien à cause de la crise. »
Sa génération s'est ainsi retrouvée face à un marché quasiment dépourvu de structures professionnelles. « On était face à ce défi-là où il n'y a pas d'éditeurs, pas de libraires, il n'y avait rien. On n'avait que des artistes talentueux, c'est tout », a-t-il résumé.
Face au coût élevé de l'impression à Kinshasa, les auteurs ont d'abord tenté de produire avec leurs propres moyens. « On a commencé par faire de petites impressions avec nos imprimeurs, ça nous coûtait trop cher », a-t-il expliqué. La solution est finalement venue de Chine, où les coûts d'impression lui ont permis de proposer des ouvrages à des prix plus accessibles.
« J'ai découvert que les imprimeries étaient très moins chères et qu'on pouvait imprimer là-bas à moindre coût. Même pour faire venir ces bandes dessinées au Congo, ça nous revenait toujours moins cher par bateau », a-t-il raconté.
Cette organisation lui a permis de mettre sur le marché des albums à un prix adapté au pouvoir d'achat local. « On pouvait les revendre à un prix très bas, donc bien adapté au pouvoir d'achat de notre population », a-t-il affirmé.
L'expérience a ensuite dépassé les frontières de la RDC. « Beaucoup d'artistes africains du Congo-Brazzaville, du Cameroun, de Côte d'Ivoire me sollicitent pour que je leur montre aussi la voie pour pouvoir améliorer leur qualité », a-t-il souligné.
De la biochimie au dessin
Jérémie Nsingi n'a pas suivi de formation dans une école d'art. Passionné de dessin depuis son enfance, il s'était pourtant engagé dans une autre voie sous l'influence de sa famille. « Papa voulait que je sois médecin », a-t-il raconté. Il s'est ainsi retrouvé en biochimie avant de changer radicalement d'orientation après ses examens d'État. « J'ai dit : pourquoi je dois aller encore passer beaucoup d'années en médecine alors que je pouvais vivre avec mon dessin ? C'est comme ça que j'ai dit non, j'arrête tout et je me suis consacré au dessin », a-t-il expliqué.
Ses premières expériences éditoriales remontent aux petites bandes dessinées populaires de Kinshasa. Il en réalise trois éditions consacrées à des histoires inspirées du quotidien congolais. Son travail attire ensuite l'attention d'organisations qui lui confient des bandes dessinées et brochures consacrées notamment à la tolérance, aux droits de l'homme et à la prévention du sida.
L'un des moments forts de la rencontre a été consacré au projet réalisé avec Gims. Encore inédit, le projet présenté au FIBDA sous forme d'échantillon devrait d'abord sortir à Kinshasa, avant une diffusion en France et en Belgique.
L'aventure remonte à 2019, lorsque le père de Gims découvre le travail de Nsingi lors d'une exposition à Kinshasa. Le contact est ensuite établi avec la famille de l'artiste. « Je préfère une BD qui parle des réalités du Congo. Je vais vendre le Congo à travers cette bande dessinée et profiter de l'aura de Gims pour faire parvenir le message du Congo dans le monde entier », a expliqué le dessinateur.
Il imagine alors Gims sous les traits d'un super-héros. Le projet finit par parvenir à l'artiste, qui se montre immédiatement intéressé. « Il a dit : "C'est le meilleur projet qu'on m'a présenté jusqu'ici" », a rapporté Jérémie Nsingi.
Une rencontre est ensuite organisée à Marrakech. « Je lui ai expliqué le concept et tout », a-t-il raconté. Le projet est depuis en préparation, avec une sortie annoncée d'abord à Kinshasa, puis en France et en Belgique.
L'autre difficulté reste celle de la diffusion. Avec la disparition de nombreuses librairies, les auteurs congolais ont dû inventer d'autres circuits pour atteindre leurs lecteurs. « Le public ne sait pas où nous rejoindre, nous, on est allés vers le public », a expliqué Nsingi. Avec son association d'auteurs, il a ainsi mis en place des mini-festivals de bande dessinée dans les établissements scolaires.
Le principe est simple, explique-t-il. Les auteurs sollicitent les chefs d'établissement afin d'organiser de petites foires pendant les récréations et à la sortie des classes, sans perturber les cours.
Une manière, pour cette génération de bédéistes, de contourner l'absence de réseau de distribution et de maintenir un lien direct avec les lecteurs. « Nous avons su contourner le problème », a affirmé Jérémie Nsingi, pour qui la survie de la bande dessinée passe aussi par sa capacité à aller chercher son public.
Au fil de son parcours, de ses premières publications artisanales à ses projets internationaux, l'auteur congolais défend ainsi une même ambition, produire des bandes dessinées accessibles, améliorer leur qualité et faire vivre le neuvième art malgré les fragilités du marché.